Naomi Okubo fait partie de ces artistes dont le travail fascine. Fascinée par les apparences, la mode et « la peur du regard vigilant des autres » – ce qui explique probablement pourquoi toutes les filles de ses tableaux cachent leur visage d’une manière ou d’une autre.
Née en 1985 à Tokyo, Naomi Okubo se forme à la Musashino Art University, avant de s’installer à Brooklyn. En 2020, dans le cadre de la pandémie, elle revient au Japon. Sa dernière série, Wardian-Cased, produite en 2020, l’amène à poursuivre le développement de la pensée qui guide initialement son œuvre.
Dans sa pratique picturale, Naomi Okubo développe des images belles et séduisantes qui masquent des thèmes plus sombres liés à son adolescence et qui sont liés à de plus grands problèmes et incohérences de la société.
« J’ai toujours fait attention aux apparences. Les idées de mon travail viennent d’un complexe d’infériorité et de mes expériences à l’adolescence. C’est à ce moment-là que chacun commence à réfléchir et à s’inquiéter de ce que les autres pensent de son look.
Quand j’ai changé ma propre image, les gens ont changé leur attitude à mon égard », explique Naomi.
« Ils ont commencé à s’inquiéter pour moi et notre relation s’est améliorée.
Cela m’a fait prendre conscience du pouvoir de la mode et de ma propre peur des regards vigilants ».
Face à des compositions hautes en couleurs et réjouissantes, Naomi nous entraîne dans une rêverie imaginaire, un peu enfantine ou «adulescent». On retrouve là peut-être quelques traits de la culture japonaise d’après-guerre qui s’est construite autour d’un style imaginaire ou naïf emprunté au monde la BD – mangas – qui permet de mêler à la fois la fiction et la réalité. Je ne suis pas une fan acquis de ce genre de style mais ce que fait Naomi se remarque instinctivement, avec une palette de couleurs douces, parfois accentuées, mais toujours avec grâce et sensualité.
Les peintures d’Okubo sont peuplées de filles timides qui ne veulent pas faire face au miroir, qui se cachent derrière des livres et des fleurs ou regardent simplement le sol et laissent leurs gros seins noirs bloquer leur vue. Elles sont fragiles et conscientes, mystérieuses aussi, presque attachantes.
Naomi Okubo le dit elle-même, elle s’intéresse aux rapports complexes qu’entretiennent les sociétés occidentales avec l’art de paraître et donc la mode. Si cette dernière est devenue aussi importante, c’est qu’elle est à la fois vécue comme une source d’affirmation de la personnalité et, en même temps, une norme à laquelle se conformer. Qui donc se montre, ou plutôt ose se montrer sous son vrai jour ?
Faut-il voir dans les personnages de «It cross the Mountain», une standardisation du vêtement participant d’une débauche consumériste, excessive ? Et soulignée en cela par des décors surchargés ? Reste la précision de l’artiste, remarquable, qu’on pourrait croire ses compositions sorties du dernier numéro de Purple.
Par ailleurs, on retrouve dans le travail de Naomi Okubo également l’évocation d’un Japon intemporel, avec ses montagnes et ses cerisiers en fleurs. On pense alors à l’art de l’estampe. Pour autant, faut-il rester sur cette image bucolique, ou décoder d’autres informations, moins neutres en apparence ?
Les réseaux sociaux, les flots d’images auxquels nous sommes soumis, amènent à renforcer le sentiment d’une norme sociale, comportementale, et attisent la peur d’être jugé lorsqu’on s’en éloigne. Ils contraignent l’acceptation de sa propre personnalité, et nous enferment dans une « cage sociale. »
C’est à partir de ce constat, de ses conséquences sur notre environnement — social et naturel —, et en suivant un processus créatif méticuleux, que travaille l’artiste japonaise Naomi Okubo.
« Le contexte a permis de mettre en lumière les contradictions propres à notre société. Beaucoup de gens, dont moi, ont réalisé que notre vie sociale est beaucoup plus précieuse que ce que nous pouvions penser. Je me demande comment est-ce que nous pouvons nous prendre la main, sortir de l’utopie sur laquelle repose notre société, et marcher ensemble vers une wilderness [naturalité] ? C’est la question que je me pose aujourd’hui », précise Naomi Okubo.
Piégés dans une illusion.
C’est lors de son adolescence, alors qu’elle est confrontée au jugement social, aux complexes personnels qu’il crée, que l’artiste commence à s’intéresser à la problématique de l’image, de l’attitude que la société attend d’un individu. Ainsi, ces codes en termes d’apparence, de comportement social sont de fait assimilés comme des normes, au détriment de ceux qui ont le sentiment de ne pas entrer dans ce cadre.
En interrogeant ses propres sentiments, l’artiste représente, dans un univers surchargé — notamment de plantes importées dans des structures humaines, artificielles —, des personnages amorphes.
Ces jeunes filles, dont le style est inspiré de l’artiste elle-même, dissimulent leur visage, détournent le regard, cherchent à fuir le jugement de l’autre, et sont contraintes à la timidité, à rester en retrait. Cet univers onirique se veut une allégorie d’une société où les incohérences et les douleurs personnelles sont masquées sous un déluge de « beau ».
Il y a au cœur de l’œuvre de Naomi Okubo, un processus technique qu’elle suit systématiquement : « Cela débute par des images glanées via différents supports, puis je réalise un collage numérique intégrant un autoportrait. Ensuite, j’utilise un projecteur pour tracer les contours. Même si certaines œuvres ressemblent à de vrais tissus ou à des impressions numériques, elles sont toutes peintes à la main. J’y tiens beaucoup. Ce processus me permet de me reconnecter à la réalité », explique l’artiste.
Enlever nos œillères.
Pour le projet Wardian-Cased, l’artiste s’est basée sur « La caisse de Ward », premier modèle de terrarium portable, inventé par le docteur Nathaniel Bagshaw Ward autour de 1829. Après avoir découvert que la végétation de son jardin londonien de Wellclose Square était affectée par la pollution, en pleine révolution industrielle, Nathaniel Bagshaw Ward décide de faire fabriquer ces structures étanches, permettant un meilleur développement de ses fougères.
Naomi Okubo a trouvé un parallèle entre ce récit et sa situation actuelle, alors qu’un soir d’été, sur un toit couvert de fleurs sauvages de Brooklyn, elle aperçoit à l’horizon d’immenses citernes à eau. « La juxtaposition de fleurs sauvages, des réservoirs d’eau et du coucher de soleil sur Manhattan ressemblait presque à une scène de science-fiction, et cela m’a choquée. Dans le même temps, j’ai compris que cela illustrait la contradiction propre au monde dans lequel nous vivons », décrit-elle.
Si « La caisse de Ward » a permis une meilleure compréhension de notre écosystème, elle a, à la manière de notre société, rendu difficile de « voir l’extérieur, la pollution, alors que nous restons à l’intérieur d’une bulle, respirons un air chaud et humide, entourés de belles plantes et de papillons. Nous pouvons facilement ignorer ce qui se passe réellement à l’extérieur même si nous nous persuadons que nous vivons dans une utopie, mais nous pourrions simplement y être piégés », conclut l’artiste.
Par ailleurs, on retrouve dans le travail de Naomi Okubo également l’évocation d’un Japon intemporel, avec ses montagnes et ses cerisiers en fleurs. On pense alors à l’art de l’estampe. Pour autant, faut-il rester sur cette image bucolique, ou décoder d’autres informations, moins neutres en apparence ?
En conclusion de la série Wardian-cased, Naomi Okubo précise : « Le contexte a permis de mettre en lumière les contradictions propres à notre société. Beaucoup de gens, dont moi, ont réalisé que notre vie sociale est beaucoup plus précieuse que ce que nous pouvions penser. Je me demande comment est-ce que nous pouvons nous prendre la main, sortir de l’utopie sur laquelle repose notre société, et marcher ensemble vers une wilderness [naturalité] ? C’est la question que je me pose aujourd’hui ».
On peut se reconnaître dans ces jeunes filles qui se cachent du monde, portant en silence leurs blessures et leurs doutes.
Comme elles, nous dissimulons parfois nos fragilités derrière le masque du beau, par peur du regard des autres.
Les œuvres de Naomi Okubo deviennent alors un miroir de nos âmes, où la beauté révèle ce que le silence cherche à taire….
Bon mercredi Véronique…bise..🥰🦋
Merci pour ce beau partage 😊
Une très belle découverte, inspirante et pleine de sens ☺️
Merci Véro de nous avoir fait découvrir cet univers si riche et sensible 🥰🙏✨
Très belle découverte. Malgré le niveau apparent de modernité, la société japonaise est profondément conservatrice. On voit dans ces œuvres un malaise du à ces contradictions sociales. Les portraits sont très beaux et les tissus des vêtements sublimes. Un documentaire magnifique et intéressant, un excellent sujet de réflexion.
Débauche de grâce et de couleurs… Contre-so;itude? Réconfort contre le monde envitonnant? La »voyeuse » en est éblouie!
solitude, environnant
Merci pour ce beau reportage et de nous faire découvrir cette artiste !
Très beau ma très chère Véro.
Merci beaucoup.
Bisous💛💋🙋♂️💋💛
Merci pour cette belle découverte !